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Nourritures identitaires

C’est un roman troublant, Mon cœur à l’étroit, de Marie Ndiaye (2007). Par sa qualité onirique et l’étrangeté admise des événements, le récit a quelque chose de kafkaïen. On peut aussi penser aux tropismes de Sarraute pour la vigilance presque paranoïaque portée à la psychologie des personnages. Mais au-delà des influences, c’est une œuvre au ton unique qui parvient à exposer, dans une sorte de fable qui les universalise, les enjeux de l’identité et du rapport à l’autre.

Nadia et Ange sont instituteurs à Bordeaux. Leur histoire, narrée par Nadia, prend vite une tournure inquiétante. Il y a d’abord un sentiment diffus, une gêne de l’entourage. Un silence flotte, des regards se détournent. Bientôt cela se transforme en rejet ouvertement manifesté alors qu’Ange est victime d’une agression. Blessé au flanc d’une plaie horrible qui va suppurer et s’infecter, il s’alite, refuse de voir le médecin et d’être soigné.

Dans le désarroi provoqué par cette mise au ban inexplicable, un homme s’immisce chez Nadia et Ange, Noget, «le grand Noget», ancien professeur qui semble vouloir les aider mais pour qui Nadia ressent une répulsion invincible. Il réussit pourtant à s’imposer par un moyen primitif et puissant: la cuisine. «La nourriture nous console: grave erreur de notre part», (p. 45) c’est le titre d’un chapitre qui donne le ton et qui pourrait résumer le roman. Noget apporte du jambon (bien sûr il y a là un signe), mitonne un osso-bucco dans une sauce à la moelle, cuisine des croque-monsieur agrémentés de béchamel, prépare des petits déjeuners avec des tartines beurrées, des confitures, des croissants… Nadia consomme cette nourriture trop riche avec un mélange de faim et de dégoût. Déjà corpulente, elle engraisse, le cœur engoncé et comme étouffé, ce «cœur brave» qui malgré tout «continue de battre vaillamment dans le lard» qui l’emprisonne (p. 162). «Il ne nous nourrit que pour mieux nous soumettre», se dit-elle, «il sait que la suavité nous tient en respect, que chaque bouchée nous engourdit et nous lie à lui» (p. 165). Cette nourriture empoisonnée, « infectée » (p. 165), provoque une grossesse diabolique alors que dans le ventre de Nadia croît une forme noire innommable.

Cependant elle-même est aussi exclue, chassé de l’école où elle enseignait, regardée différemment par les passants qu’elle reconnaît mais qui font mine de l’ignorer, perdue dans une ville dont la topographie semble se modifier à plaisir pour la désorienter. Elle décide de quitter Bordeaux pour retrouver son fils et sa petite-fille Souhar, qu’elle ne connaît pas encore et dont le prénom lui cause une sorte de révolte intérieure. Une autre clé est livrée ici. «Quelle espèce de connaissance m’est imposée par ce prénom intolérable, Souhar? De quoi est censée m’informer ma propre petite-fille, un bébé de quelques mois?» (p. 148)

Peu à peu se fait jour un autre récit, profondément refoulé, celui des origines de Nadia. Le milieu dont elle est issue, c’est celui des gens à la peau ambrée, aux cheveux et aux cils foncés, qui habitent dans le quartier des Aubiers. Milieu qu’elle méprise au point d’avoir nié son appartenance, abandonné ses propres parents, quitté son premier mari et rejeté son fils.

Le retour vers cette identité est complexe et ne se fera pas sans danger ni douleur. Dans la logique du récit, c’est une trajectoire qui passe encore par la cuisine. Au terme de la quête, un moment de grâce. Nadia retrouve ses parents, renoue avec cette part d’elle-même qu’elle avait trahie: «Ma mère, cette vieille femme opiniâtre, prépare chaque jour un plat de semoule au beurre, de poulet grillé ou de poisson frit accompagné d’aubergines ou de tomates. Cette nourriture, je l’absorbe sans arrière-pensée ni crainte d’aucune sorte, avec gratitude. Et quand, entrant dans la cuisine, je hume l’odeur du beurre en train de fondre dans la semoule brûlante, je ne peux m’empêcher de penser que c’est elle, cette semoule émiettée chaque matin par des doigts honnêtes, qui a contribué à chasser de mon ventre ce qui en avait pris possession» (p. 372).

La culture que portent les nourritures est au cœur de ce récit. Manger, c’est incorporer et vivre une identité. Le fait de nier cet apport vital, et de couper les racines qui l’irriguent, mène au malheur et à la haine de soi. Mais malgré la réconciliation identitaire qui semble conclure le récit, le regard que portent les autres sur Nadia demeure inquiétant, chargé de suspicion, comme si pour vivre son identité, elle devait demeurer à l’écart. C’est donc aussi un propos sur l’état social qui est le nôtre, loin du rêve. Pour le dire dans un autre vocabulaire, le roman ouvre une réflexion sur l’intégration et l’assimilation. La relation avec l’autre doit-elle impliquer un renoncement à soi? Comment les différences culturelles peuvent-elles coexister? Quelles nourritures pouvons-nous manger ensemble?