Marie Calumet, déesse païenne

Marie Calumet, déesse païenne

Je relis Marie Calumet (1904) de Rodolphe Girard. Un roman vintage, comme une babiole d’art naïf dénichée dans un marché aux puces de campagne… Le motif alimentaire se trouve au cœur du récit, abordé selon un angle qui magnifie ce que Bakhtine appelle le «bas corporel et matériel» – la gueule et le cul, sous toutes leurs formes variées et comiques.

Ceux qui l’ont lu (ou qui ont en tête la chanson) se rappellent le banquet final célébrant les noces de Marie Calumet et de Narcisse. Mais le thème de la nourriture se déploie aussi tout au long du roman. Celui-ci commence dans un climat de désolation, dépeignant un monde campagnard qui a perdu sa vitalité. Le jardin du curé est à l’abandon, sa maison sale et poussiéreuse, la cuisine grossière: «D’affreuses tartes dures comme des cailloux; des patates qui, trois cent soixante fois par année, prennent au fond de la marmite; du café semblable à de l’eau de vaisselle ou du piment qui vous met la bouche en feu» (p. 33).

Or le curé voit en rêve une apparition, une femme «assise sur une charrette, avec la majesté d’une divinité sur son char de gloire» (p. 36). Cette figure salvatrice se matérialise alors que Marie Calumet, «fille engagère» du presbytère, fait son «entrée triomphale» (p. 41) au village de Saint Ildefonse le 28 juin 1860. La date n’est pas anodine: à l’octave du solstice d’été, elle marque le début d’un monde nouveau. Marie, «criature avenante» de 39 ans, est «grande, forte de taille et de buste», débordante «de santé et de graisse» (p. 46). D’un «naturel décidé», elle montre aussi un «cœur d’or» – elle a élevé ses frères et sœurs, ce qui explique qu’elle soit vieille fille. Outre sa «passion des couleurs et des vêtements excentriques», le texte lui prête «une touchante naïveté d’enfant, une crédulité sans bornes, une admiration et une dévotion exagérée pour toutes les choses de la religion», un «amour du commandement» et une «notion pratique des choses de la vie» (p. 47-48). Et c’est aussi, il va sans dire, une ménagère avisée et une cuisinière hors-pair.

Ces talents séduisent Narcisse, l’homme engagé du curé, qui voit chez Marie la conjonction idéale de l’érotique et du culinaire: «a vous en a un aplomb, et une corniche, et une culasse, et a vous fait une soupe aux pois!… une soupe aux pois…» (p. 52). Mais il a un rival, le bedeau Zéphirin, lui aussi sensible aux charmes rustiques de la servante.

Le roman enchaîne les péripéties cocasses, en un vaste carnaval qui retourne les hiérarchies, joue de la parodie culturelle et de l’ironie. Dans un chapitre fameux, la «pisse à Monseigneur» est sacralisée pour rire avant d’être lancée par la fenêtre dans une bénédiction loufoque. Dans un autre, les cochons s’évadent et s’ébaubissent dans le village pendant que Marie est aux latrines. Ailleurs, la servante arrive à la fête des récoltes dans une gigantesque crinoline qui la transforme en idole, puis elle trébuche et montre son derrière nu à tout le village… Bref tout tourne à la farce au royaume de Saint-Ildefonse.

Le banquet de noces de Narcisse et Marie est le point culminant du récit. Menu gargantuesque: après la soupe aux choux, on mange «du ragoût de pattes de cochon avec des boulettes, des tourquières, du lard chaud, du lard froid, un roast beef, un p’tit cochon de lait, de la gourgane, des guertons, du boudin, des galettes de sarrasin, de la dinde avec de la farce, des pâtés au poulet, des pralines, des beignes, du blanc-mange, des crackers, de la custard, des grands-pères, des nourolles, de la compote aux citrouilles, de la crème, des confitures aux fraises, de la gelée aux pommes, du nananne, du café d’orge, du vin de rhubarbe, du pain d’épice, et ben d’autres choses itou» (p. 203).

C’est presque un dictionnaire gastronomique de la ruralité québécoise que fournit ce menu, indexant au passage les ressources naturelles, les croyances et les valeurs, la sociabilité, la langue et les goûts. Au-delà de l’énumération pléthorique, la vedette en est le «ragoût de pattes de porc à la sauce noire, ce bon plat succulent, appétissant, bien épicé» (p. 204), cuisiné par Marie.

Mais comme dans tout rite significatif, il y a un exclu dans ce festin rassembleur: Zéphirin, l’amoureux éconduit. Pour sa vengeance, il a versé un puissant laxatif dans le ragoût. La fête se termine sur une note comique et scatologique alors que la noce entière, prise de coliques et de diarrhée, se bouscule aux latrines. Les forces du bas corporel font irruption dans le repas. Bouleversant les hiérarchies figées et les institutions, ruinant l’esprit de sérieux des élites, elles disent la possibilité d’une régénération par le populaire.

C’est d’ailleurs la merde qui vient parachever l’union entre Marie et Narcisse. La servante, tombée au fossé où elle se soulageait et couverte d’excréments, est lavée par son nouvel époux. Il déchire littéralement sa chemise pour en frotter amoureusement sa compagne, puis les tourtereaux vont se mettre au lit pour entamer leur nuit de noces. Dans le corps vierge de Marie, les pulsions se libèrent. L’épilogue du récit manifeste aussi la victoire des forces primitives. Neuf mois après le mariage, le couple donne naissance à un «petit garçon aux cheveux roux» (p. 193), ce qui présage que la marginalité libre de Marie Calumet a trouvé une descendance.

Marie Calumet, c’est une déesse païenne des moissons et de la fertilité – une figuration de Déméter-Cérès si l’on veut, mais dont le corps grotesque et joyeux porte des traits vitalistes typiques de notre folklore. Les aliments emblématiques qu’elle cuisine – soupe aux pois et ragoût de pattes de cochon – parlent de cette vigueur: la soupe aux pois, pour son action digestive et les vents qu’elle suscite, et le ragoût, parce qu’il implique l’ingestion d’un animal fétiche du carnaval. Face aux pouvoirs institués, Marie Calumet lie en un faisceau unique l’énergie vitale du bas, du féminin, du populaire et du marginal – tout cela, en bonne partie grâce à ses talents de cuisinière.

Illustration de J. Labelle tirée de l’édition originale du roman.

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