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Un appétit insatiable

C’est un roman sur l’avidité, la monstruosité, le désir, l’amour et le regard d’autrui. Manger l’autre d’Ananda Devi (Grasset, 2018).

C’est l’histoire, narrée à la première personne, d’une jeune fille obèse. Née à plus de dix kilos, elle est abandonnée par sa mère épouvantée et incapable de répondre à ses besoins. Stigmatisée à l’école, elle s’isole et se replie. Elle est élevée par son père adorant qui la nourrit pour deux, ayant échafaudé le mythe familial selon lequel elle aurait dévoré in utero sa sœur jumelle.

La cuisine du père, apaisante, salvatrice et irrésistible, devient pourtant un poison qui fait gonfler le corps de la narratrice, lui donne des proportions monstrueuses, la confine peu à peu à sa chambre, à son lit.

Dans des circonstances burlesques et humiliantes – elle est restée coincée dans une porte – elle fait la rencontre d’un homme qui la désire et l’aime. Période de découverte inouïe du plaisir, de la sexualité, de la séduction. Mais ce ne sera qu’un intermède avant la chute sinistre et cruelle, où fait retour l’impitoyable jugement de la société sur le corps obèse.

La trame de l’avidité (entendue ici au sens que lui donne la psychanalyste Melanie Klein) est tissée dans le récit avec beaucoup de finesse. La narratrice est possédée par une faim qu’elle assimile à une violence. À ce compte, tout besoin ou tout désir est de trop, illégitime, destructeur et dangereux. Le manque d’une identité intime pacifiée, d’un rapport aimant de soi à soi, s’exprime aussi de façon éclairante par la présence fantomatique de cette jumelle morte, dévorée avant même la naissance.

Le récit s’achève sur une forme de résolution ambigüe : l’appétit destructeur de la narratrice s’apaise, une sorte d’unification de soi, de réconciliation, peut s’opérer. « Je suis pleine et rassasiée, enfin toi, ma sœur, mon autre, ma complice, plus jamais seule, mon incomparable, et je n’aurai plus jamais faim » (p. 217). Mais pourtant, cela ne peut se faire que par la destruction sacrificielle du corps obèse.

Un dénouement qui incite à projeter la lumière de la fiction sur notre monde contemporain…