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La nourriture comme révélation

Pour changer des fabuleux débats gastronomiques autour de Noël (tourtière ou cipaille? dinde ou ragoût? bûche ou tarte au sucre?), quelques lignes sur un livre qui nourrit vraiment, 47Atelier des saveurs, de Charles Sagalane (La Peuplade Poésie, 2013). Dans ce recueil de 47 poèmes pleins de charme et de profondeur délicate, l’auteur explore des souvenir alimentaires. Au cœur de sa démarche, ce paradoxe: forme tangible par excellence, la nourriture peut pourtant s’avérer « un tremplin pour l’intangible ». Au Japon, ayant dégusté un kaiseki, il est assailli par cette révélation, se sent soudain « grossier d’avoir jusqu’à ce jour considéré la nourriture comme une matière » (p. 17) alors qu’elle côtoie (aussi) le spirituel. La nourriture inscrit le corps dans l’univers de façon quasi mystique.

D’où les jalons de ce carnet, non pas narratifs ou chronologiques, mais creusant ces moments où les nourritures touchent à l’ineffable et injectent du sens dans la vie. D’où la nécessité aussi de donner forme écrite à ces moments: l’expérience des sens et l’existence elle-même sont fugaces, mais l’écriture permet d’en fixer quelque chose. L’exergue le déclare entre de pudiques parenthèses:

« (Nous ne sommes que saveurs.) / (Aussi bien prendre des notes.) »

Au fil des pages défilent des aliments variés qui se placent surtout sur l’axe de la simplicité, du subtil et du végétal: des thés nombreux qui sont un fil conducteur de l’œuvre, des vins, de la soupe « à l’alphabète » et une assiette de « hot chicken », des confitures maison, des épices, une poire et des clémentines, des sushis et une soupe harira… Les descriptions de leurs saveurs sont complexes, savantes et imaginatives, souvent marquées par l’humour. Mais toujours elles visent juste parce qu’elles émanent d’une sensorialité vécue et interrogée, et qu’elles s’élaborent dans une écriture qui est elle-même une recherche et une expérimentation.

Ainsi le thé n’est pas qu’un banal breuvage réconfortant ou stimulant. Dès le premier texte, les notes aromatiques du Yunnan prêtent leur forme concrète à l’évocation de la vieille grand-mère. Tout comme maintenant l’aïeule, les parfums du thé sont « couchés dans un caveau de terre ». Ils déclinent une palette gustative sérieuse, presque sombre: « Cuir aux relents pyrogénés. […] Terre noire, pointe de camphre / pelure de betterave ». La dégustation de ce « thé qui pleure » commémore le deuil (p. 9). Ailleurs sur une note légère et rieuse, la « grâce perlée » du Ali Shan (« Parfum de lierre. […] Des petits pois, du beurre fondu, des fleurs opulentes ») favorise une rencontre généreuse avec un itinérant à qui le poète offre l’argent d’un hot chicken (p. 35). En fin de parcours, le lecteur lui-même est convié à une cérémonie du thé qui, d’abord philosophique, s’épure pour laisser place au désir d’une humble expérience intersubjective (p. 99). La boucle se boucle, le poème devient le lieu même de la rencontre.

L’atelier de Sagalane accueille aussi l’humour. Des jeux verbaux, des énigmes, des calligrammes injectent aux pages une qualité ludique; des voix croisées et des sociolectes génèrent une ventriloquie déroutante; des dédicaces et des adresses forment un réseau de personnages invisibles qui agissent aux marges du texte. Et quant aux aliments eux-mêmes, ils sont avant tout source de plaisir et de joie. Dans le genre et pour terminer sur une note festive, voici un « Réveillon traditionnel » (p. 85) qu’orne en finale un discret haïku:

24 décembre 1974
Réveillon traditionnel
Rang 5, Saint-Gédéon, Qc

On va manger Noël ok
on va enlever nos manteaux tout saupoudrés
pour pas avoir l’air de gros beignes
on va se donner des becs
de petits oignons dans le vinaigre
on va être chic chic chic
comme la galette trois couleurs
on va se remplir la jasette
à même le pâté à viande
on va rire brun pis long pis plein de décorations
comme la bûche de Noël
on va pogner l’air fou
en échappant un sucre à crème
on va se lever
pour faire descendre les gros mollets
on va danser pour faire passer le ragoût de pattes
on va cacher les clefs du char
au fond du plat de paparmane
pis au petit matin
même si on n’a plus faim
                  le soleil qui réveillonne
                  va confiturer
                  les bancs de neige