Critique du système alimentaire

Critique du système alimentaire

À moins d’être dix-neuvièmiste, on ne lit plus beaucoup Eugène Sue. Il y a pourtant des idées stimulantes à trouver chez l’auteur des Mystères de Paris.

La gourmandise (Manucius, 2018) fait partie d’un cycle que Sue consacre aux sept péchés capitaux entre 1847 et 1852. Le romancier veut montrer que dans chaque péché se trouve le germe d’un progrès social.

L’anecdote du roman est rocambolesque à souhait. Il est question d’une jeune fille que l’on veut forcer à prendre le voile, autour de laquelle gravitent un prétendant passionné, un chanoine véreux, une religieuse austère, un médecin libre-penseur et bon vivant…. Et bien entendu, les deux amoureux dégourdis se retrouveront à la fin, cela parce que le médecin aura su amadouer le chanoine en flattant sa gourmandise.

Il y a ici un éloge amusant des plaisirs de la chère. Mais si le roman m’intéresse, c’est par la description qu’il donne de ce que l’on appelle aujourd’hui le système alimentaire.

Pour Sue, la gourmandise est louable puisqu’elle assure un progrès économique bien conçu. Dans les chapitres finaux, le médecin présente au chanoine ses neveux et nièces qui, tous, travaillent à la production agro-alimentaire. Brossant un tableau qui préfigure les Halles du Ventre de Paris, le romancier décrit les «primeurs d’une beauté rare» amoncelées sur des «gradins de bois rustique, couverts de mousse», les coquillages, crustacés et poissons groupés pour former une sorte de rocaille marine, les confiseries qui, «par la vivacité de leurs couleurs», évoquent des mosaïques et des pierres fines, les gibiers composés en «tableaux réels de nature morte», et enfin la boucherie, avec la «simplicité majestueuse» de ses viandes roses et blanches.

Or la production de ces aliments soutient des familles, des fermes, des emplois, génère tout un tissu social. De plus, les employés participent aux bénéfices et travaillent avec zèle puisqu’ils en tirent un profit. Morale de l’histoire, il faut «manger le plus possible» pour encourager l’industrie et l’économie.

Ce système alimentaire est fondé sur le marché direct, qui permet ici d’atteindre un équilibre hédonique, social et économique. Mais il s’agit d’une utopie : déjà à l’époque de Sue se profilent l’industrialisation de la production et la concentration des profits. De ce point de vue, la figure du petit producteur agit comme un signe idéologique davantage que comme un référent réel. Elle sert à donner corps à l’utopie et au projet social du romancier.

Ce modèle idéal auquel aspire le roman, comme il est éloigné de nous maintenant! Notre système alimentaire semble tomber presque entièrement sous la coupe des grands acteurs de l’industrie. Plus que jamais, l’atteinte d’un équilibre hédonique, social et économique s’avère problématique. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille abandonner ce projet. Et curieusement, les solutions envisagées par Sue – la production à plus petit échelle, la relation commerciale directe, et le plaisir – apparaissent comme des voies possibles.

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