L’incorporation cosmique et jouissive du territoire

L’incorporation cosmique et jouissive du territoire

Dans Bleuets et abricots (Mémoire d’encrier, 2016), Natasha Kanapé Fontaine propose une poésie enracinée dans le réveil des nations autochtones et qui met en avant les solidarités entre des peuples ayant subi l’oppression coloniale.

Le titre du recueil désigne cette alliance nouvelle. Alors que le bleuet pousse dans les tourbes acides de la toundra, l’abricot dont il est question ici est l’abricot-pays ou mamey, typique des Antilles. Le Nord et le Sud dialoguent dans un élargissement de l’espace. La narratrice évoque le « goût oublié des mangues », les « lèvres sucrées des abricots », qui pourraient permettre d’ « enfin boire à la mer / la saveur de ta langue étrangère » (30-31). En un même mouvement, la quête d’identité mène à renouer avec soi et à s’ouvrir à l’autre dans une fraternelle marche « vers le Sud » (31). Pour élaborer cette identité en devenir, la poète passe par la métaphore de la consommation et de la préparation des fruits :

Je me nourris de bleuets et d’abricots

les rivages ne se répondent pas

je dois parler pour le commencement

je dois concocter des confitures

je mangerai la peau bleue des baies

pour garder ma chaleur

j’offrirai des fruits

à la froidure

apprendre le nom

de mon pays (31)

Si la conjugaison au futur indique un programme, elle est aussi une manière de dire que tant reste encore à faire… Car l’oppression demeure, traduite de nouveau en termes alimentaires :

Tu avaleras

mes grenades rouges

mes canneberges

mes saumons mes truites

nos colères fumées (55)

Pour contrer ces déprédations, la poète dit l’appétit d’une identité réparée et substantielle. « Cannibale prêtresse » et « mangeuse d’horizons » (8), elle invite à construire du sens par l’incorporation cosmique et jouissive du territoire. Une leçon à méditer et à entendre, en concoctant de subtiles confitures…

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